La civilisation est la transformation de la Terre en un relief utilisable par les hommes. La consigne « Soumets la terre », assignée par la Bible à l'Homo Sapiens mythologiquement pétri de terre glaise, n'est probablement que la traduction inexacte d'un programme moins emphatique et plus simple: « Exploite la terre ». Des références très voisines à la littéralité originelle du mot terre, matériau de construction et de vie pour notre histoire culturelle, servent aujourd'hui d'exorde à la plupart des ouvrages spécialisés. Parallèlement, on note une évolution des consciences vis à vis de faits aussi très souvent cités, à savoir: que les premières agglomérations urbaines, que l'ouvrage aujourd'hui encore le plus considérable de l'humanité, la Grande Muraille de Chine, ont été construits en glaise ; que, de nos jours encore, presque la moitié de l'humanité habite dans des maisons en terre battue : évolution qui s'oriente non plus vers l'humanisation du naturel, mais au contraire vers l'artificialisation, vers la surenchère artificielle de l'humain.
Deux décennies de recherche fondamentale et pratique ont permis à Martin Rauch d'actualiser des techniques de construction en terre glaise transmises oralement sur un large éventail, jusqu'à des projets monumentaux et d'une haute complexité technique, et ont fait de lui un expert renommé dans sa profession, recherché sur le plan international, ainsi que le partenaire d'architectes et d'artistes célèbres.
Rauch est yenu à la construction en terre glaise non par le biais de l'architecture, mais par sa propre formation et des premiers projets de céramiste et de sculpteur. Le travail immédiatement créatif sur la terre glaise et l'argile a donné à son développement une base fortement émotionnelle en même temps que profondément technique.
Une des premières constructions en terre glaise de Rauch a été la réalisation d'une machine outil, un four de cuisson de dimensions inusitées pour la production, à partir de pièces détachées en céramiques, de grandes céramiques avec et pour Maria Bilger. Le chemin qu'on a suivi ultérieurement montre de façon toujours plus accusée cette unité, devenue aujourd'hui très rare, entre le producteur et le créateur.
Comme quelques uns de ses confrères, il travaille pendant plusieurs mois en tant qu'assistant ~ au développement en Afrique. Cette étape renforce son sens social en même temps que sa compréhension technique et sa maîtrise s'aiguisent dans l'éducation à l'auto assistance. La rencontre avec des modes d'habitat et de vie anciens, en vigueur dans les pays pauvres, va de pair avec l'observation des crises provoquées par la superposition de technologies coûteuses, productrices de constructions lourdes à réparer, non recyclables, telles que le monde développé en exporte. Ainsi son élan artistique conserve t il des perspectives planétaires. La sculpture en argile fait place à la construction en terre glaise. Carrelages et fours cèdent la place à des modèles et des constructions d'ambitions plus vastes : on vise la transformation du terrain en un espace géométrique habitable.
Rauch s'intéresse tout particulièrement à la technique du pisé, un procédé dans lequel ,le matériau n'est pas recouvert ultérieurement d'un enduit ou rendu brillant. En laissant l'habitation en pisé sans crépi d'après des découvertes effectuées sur des habitations anonymes en France, et non sur les édifices décoratifs en pisé beaucoup plus connus du Mali, du Yémen et du Soudan il réalise ses travaux en procédant comme avec la céramique non cuite et non vitrifiée, ce qui lui permet de révéler de manière immédiate la personnalité de ce matériau. Le mur, en s'élevant par couches successives, génère en même temps son aspect décoratif La pureté structurelle, la teinte et les qualités tactiles sont déjà présentes, avec une saisissante intensité, à l'état brut, avant le modelage et la compression. A partir d'une apparence fruste se développe un raffinement sobre qui s'adresse à tous les sens. Avec la sensibilité du céramiste pour l'assemblage, la transformation physico chimique et l'effet produit par le matériau commencent à rendre visible le langage de la terre glaise, à faire briller toutes les facettes du matériau dans une approche où le perfectionnement technique et la complexité des formes vont de pair.
Rauch renonce à corriger certaines imperfections techniques dans l'utilisation classique du pisé par l'adjonction de ciment parce que ce dernier détruit les qualités fondamentales du matériau, son caractère entièrement recyclable, ses bonnes capacités « respiratoires », etc. Au lieu de cela, il recherche de plus opportuns mélanges de matériaux naturels, il travaille à l'optimisation des techniques de compression, des moules de coffrage ; en ajoutant des couches de métal pour armer son matériau, il développe les anciennes techniques sans renoncer à la texture structurelle du pisé. Des machines outils, des échafaudages, de nouveaux modes de fonctionnement sont en outre développés. Des murs sont érigés pour être mis à l'épreuve, et l'expérience accrue des exécutants va très vite alimenter les prochaines séries d'essais.
Cette revendication écologique est aussi radicale que ses applications, inspirées par une sensibilité positive et créatrice, le sont peu. En collaboration avec Robert Febber, le partenaire de ses discussions depuis de longues années, Rauch parvient à démontrer comment le pisé, assorti au verre, au bois, au métal, les enduits à base de terre glaise colorée, les éléments en céramique pour les rebords de fenêtre, les sols, les murs chauffés par hypocauste, peut s'écarter résolument des lourdeurs de Parchalfsme et réussir à devenir une architecture de transition vraiment moderne. Il n'existe pas dans le bâtiment de lobby de la terre glaise. En termes de consommation industrielle, c'est un point faible. Car si personne ne peut rien gagner sur ce matériau qui se trouve en grande partie à proximité du chantier, il manque alors, même en tenant compte des développements positifs, un élément essentiel à la dynamique capitaliste.
Reste cependant à savoir si une renaissance de l'habitat en pisé doit dans l'immédiat se limiter à des initiatives individuelles ou si ses innombrables qualités pèsent assez lourd pour qu,'une plus large acceptation s'instaure inévitablement. Le phénomène de la mondialisation économique avec ses monopoles toujours plus écrasants gérés par le monde développé va à l'encontre d'un concept de culture des ressources que l'on trouve pratiquement partout sans débourser un centime. Les qualités techniques, écologiques, la créativité Île la construction en terre plaident en sa faveur. Mieux qu'aucun autre matériau, la terre glaise répond aux exigences d'une architecture respectueuse de l'environnement. Elle est disponible localement, économise les ressources, est réutilisable à volonté, agréable à travailler, possède une action isolante, ne pollue pas, améliore l'atmosphère des locaux, régule l'humidité ambiante, offre une bonne isolation sonore ainsi que des températures de surface agréables, maintient l'humidité des locaux à un taux constant entre 45 et 55%. Une paroi de 40 cm d'épaisseur offre un pouvoir d'isolation suffisant pour des habitations faibles consommatrices d'énergie, sans que les qualités d'homogénéité de la paroi soient perdues. Par comparaison, le béton ou les briques nécessitent dix à vingt fois plus d'énergie pour la fabrication, le travail et le transport. Le coût de l'entretien est également beaucoup plus élevé. Que l'on songe seulement aux problèmes qui apparaissent avec les constructions en béton apparent, seulement au bout de quelques décennies, au gain en matière d'assainissement des habitations.
Pour la longévité, le pisé se 'révèle même supérieur au bois de,par son faible coût en énergie primaire et sa faculté de recyclage illimitée. Toujours est il que l'on peut remarquer depuis quelques années qu'un nombre de plus en plus élevé de firmes, et même de grands groupes du bâtiment, proposent des enduits et des produits semi finis à base de terre glaise. Il manque cependant d'ouvriers formés de manière adéquate et de firmes pour exécuter les travaux, et également d'une offre éducative compétente dans les écoles d'architecture, dans les instituts professionnels et dans les facultés d'architecture. Le potentiel le plus important pour la construction en pisé réside, c'est certain, dans son association avec les techniques de construction utilisant le bois.
Le savoir faire est là, des pionniers comme Martin Rauch ont travaillé dur pour le mettre au point, des réalisations pilotes ont réussi à franchir les obstacles juridiques et pratiques. Le stade de l'alternative nalfve est dépassé depuis longtemps. L'avenir s'ouvre devant le pisé moderne.
LA CHAPELLE DE LA RECONCILIATION, BERLIN MITTE
Selon les plans des architectes berlinois Peter Sàssenroth et Rudolf Reitermann est né, à partir des 'fondations de l'ancienne église, pour les paroissiens et pour les visiteurs du Mémorial du Mur de Berlin tout proche, un lieu de méditation et de réflexion. Avec l'exécution de l'édifice central, 'Martin Rauch a réussi une performance de pionnier. L'ovale de 7 mètres de haut de la chapelle est la première construction en pisé depuis environ cent ans çt c'est en même temps la première construction en pisé à Berlin. On n'a bâti que sur l'emplacement de l'ancien choeur. Les contours de l'église détruite sont demeurés visibles. Au dessus de l'escalier de la cave mis à jour avec des restes de la porte murée en 1961 fut construite la niche pour le retable maintenu en Pétat. Cette nouvelle abside ancrait l'espace ovale dans l'axe de l'ancienne construction. Mais l'axe principal de la nouvelle cella suit la direction Est Ouest, sur laquelle se trouve l'autel également réalisé par Martin Rauch. Le revêtement composé de lamelles de bois qui ceint, en laissant passer la lumière, la partie centrale, s'oriente dans l'axe de la Bemauerstrasse. Pour la construction en pisé, une autorisation particulière fut nécessaire. Administration et experts en statique furent, pour la première fois à Berlin, confrontés à cette technique. Entre autres choses, on exigea une sécurité statique multipliée par sept, la surveillance par un établissement tiers et un accompagnement scientifique confié à l'Université Technique de Berlin.
Trois cent quatre vingt dix tonnes de terre, matériau puisé dans l'environnement de la ville, furent travaillées en trois mois. Comme symbole du souvenir, on ajouta au mélange de pisé des fragments de briques de l'ancienne église. Les stratifications horizontales et le jeu ,homogène des teintes de la terre confèrent à l'espace intérieur calme, concentration, protection, accentués encore par la lumière venue du haut. Le sol en terre battue, travaillé à la cire naturelle, assure la communication avec la terre. Les matériaux, le bois non traité pour le toit et le revêtement, le pisé pour la partie centrale en dur, reflètent une décision consciente des maîtres d'oeuvre contre le projet prévu au départ, en acier et en béton. On voulait éviter l'emphase. Ce lieu oppressé par l'histoire, où se manifestent un profond tragique, mais aussi sa victoire, ne devait pas, même dans sa forme et ses matériaux, être « scellé ». Le souvenir et la réflexion devaient, à travers des gestes minimalistes, à travers un matériau éphémère, naître et s'entretenir. Il fallait que l'on perçût également la fragilité et la vulnérabilité de la paix et de la réconciliation, L'absence de spectaculaire dans le dialogue entre le bois et le pisé symbolise bien le concept d'une clôture ouverte, d'une harmonie toujours ponctuellement atteinte entre l'histoire et le présent, le Rite et l'actualité, le Mémorial et la ville.
Une grande partie de la main d'oeuvre était composée de volontaires des associations d'entraide régionale ' ainsi que de collaborateurs de trois entreprises du bâtiment utilisant le pisé et qui, à cette occasion, ont pu'assembler des expériences précieuses. La qualité du matériau et l'exécution, dans un ouvrage de telles proportions, sont d'une grande importance : « Quand le pisé sèche », dit Martin Rauch, « le mur gronde et des forces de tension énormes se libèrent. Avec la chapelle de la Réconciliation, nous avons réussi néanmoins à mener l'ouvrage à bien sans une seule fissure. »